Un appel de l’avenir

חיי שרה

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FAMILY EDITION

Hayé Sarah

Il avait 137 ans. Il a subi deux événements traumatisants qui concernèrent les personnes les plus chères à ses yeux dans le monde. Le premier impliquait le fils qu’il avait attendu toute sa vie, Isaac. Avec Sarah, il avait renoncé à tout espoir, mais D.ieu les avait informés qu’ils auraient un fils ensemble, et que ce serait lui qui prolongerait l’alliance. Les années passèrent. Sarah ne parvenait pas à tomber enceinte. Elle était âgée, et pourtant D.ieu insistait sur le fait qu’ils auraient un enfant.

Et finalement, il est arrivé. La joie fut grande. Sarah dit : “D.ieu m’a donné une félicité et quiconque l’apprendra me félicitera” (Genèse 21:6). Puis le moment terrifiant est arrivé, lorsque D.ieu dit à Abraham : “Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, …et là offre-le en holocauste.” (Gen. 22:2) Abraham n’a pas protesté contre la demande ou tenté de la retarder. Père et fils voyagèrent ensemble, et ce n’est qu’au dernier moment que le commandement du ciel est arrivé “Arrête !” Comment un père, sans même parler d’un fils, peut-il surmonter un tel traumatisme ?

Puis la tristesse survint. Sarah, la femme bien-aimée d’Abraham, mourut. Elle avait été sa compagne constante, partageant le périple avec lui alors qu’ils avaient laissé derrière tout ce qu’ils avaient ; leur terre, leur pays et leur famille. Elle sauva la vie d’Abraham à deux reprises en prétendant être sa sœur.

Qu’est-ce qu’un homme de 137 ans, que la Torah l’appelle “vieux et avancé dans la vie” (Genèse 24:1) peut faire après un tel traumatisme et un tel deuil ? Nous ne serions pas surpris d’apprendre qu’il a passé la fin de ses jours dans la tristesse et la mélancolie. Il avait fait ce que D.ieu avait exigé de lui. Et pourtant, il ne pouvait pas dire que les promesses de D.ieu s’étaient réalisées. Il avait promis sept fois la terre de Canaan, mais lorsque Sarah est morte, il n’en possédait même pas un mètre carré, pas même un endroit où il pouvait enterrer sa femme. D.ieu lui avait promis une descendance nombreuse, une grande nation, de nombreuses nations, aussi nombreuses que les grains de sable au bord de la mer et que les étoiles dans le ciel. Mais il n’avait qu’un seul fils de l’alliance, Isaac, qu’il avait presque perdu, et qui n’était toujours pas marié à l’âge de 37 ans. Abraham avait toutes les raisons de s’affliger.

Mais ce n’est pas ce qu’il fit. Dans l’une des séquences de mots les plus extraordinaires de toute la Torah, son chagrin est décrit en cinq mots hébraïques : en français “Abraham y vint pour dire sur Sarah les paroles funèbres et pour la pleurer” (Genèse 23:2). Nous lisons tout de suite après : “Abraham rendit ce devoir à son mort”. Dès lors, il s’est engagé dans un foisonnement d’activités avec deux objectifs en tête : d’abord, acheter une parcelle de terre pour y enterrer Sarah, puis trouver une épouse pour son fils. Notez que cela correspond précisément aux deux bénédictions divines : une terre et des descendants. Abraham n’a pas attendu que D.ieu agisse. Il a compris l’une des vérités les plus profondes du judaïsme : D.ieu attend que nous agissions.

Comment Abraham a-t-il surmonté son traumatisme et son chagrin ? Comment survivre en étant sur le point de perdre son enfant et en perdant son partenaire de vie, et en ayant toujours l’énergie de continuer ? Qu’est-ce qui a donné à Avraham cette ténacité, cette capacité à survivre, en ayant son esprit toujours intact ?

J’ai appris la réponse des gens qui sont devenus mes mentors en termes de courage moral, à savoir les survivants de l’Holocauste que j’ai eu le privilège de connaître. Comment, me suis-je demandé, ont-il pu continuer, sachant ce qu’ils savaient, ayant vu ce qu’ils ont vu ? Nous savons que les soldats américains et britanniques qui ont libéré les camps n’ont jamais oublié ce qu’ils ont témoigné. Selon la nouvelle biographie d’Henry Kissinger écrite par Niall Fergusson[1], la vie du soldat américain qui entrait dans les camps était bouleversée par ce qu’il y voyait. Si cela fut vrai pour ceux qui virent à peine Bergen-Belsen et les autres camps, combien cela l’est infiniment plus pour ceux qui y vécurent et y virent tant de gens mourir. Mais les survivants que je connaissais avaient la plus grande ténacité de vie. Je souhaitais comprendre comment ils faisaient pour continuer.

Je l’ai finalement découvert. La plupart d’entre eux ne parlaient pas du passé, même pas à leur partenaire de couple, même pas à leurs enfants. Ils créèrent à la place une nouvelle vie dans un nouveau pays. Ils apprirent sa langue et ses coutumes. Ils y trouvèrent un travail. Ils construisirent des carrières. Ils se marièrent et eurent des enfants. Ayant perdu leurs propres familles, les survivants devinrent une famille agrandie. Ils regardèrent de l’avant, pas derrière. Ils construisirent d’abord un avenir. Ce n’est qu’alors, parfois quarante ou cinquante ans plus tard, qu’ils parlèrent du passé. C’est à ce moment-là qu’ils racontèrent leur histoire, d’abord à leurs familles, puis ensuite au monde. D’abord, construisez un avenir. Ce n’est qu’alors que l’on peut s’endeuiller du passé.

Deux personnages dans la Torah ont regardé derrière, l’un de manière explicite et l’autre par implication. Noa’h, l’homme le plus vertueux de sa génération, a terminé sa vie en buvant du vin et en se saoulant. La Torah ne dit pas pourquoi, mais l’on peut deviner. Il avait perdu un monde entier. Alors que lui et sa famille étaient saufs sur l’arche, tout le monde – tous ses contemporains – avait péri. Il n’est pas difficile d’imaginer cet homme vertueux complètement envahi par le chagrin alors qu’il se remémorait dans son esprit tout ce qui s’était produit, se demandant s’il aurait pu faire quelque chose de plus pour sauver davantage de vies ou prévenir la catastrophe.

La femme de Lot, contre l’instruction des anges, s’est retournée alors que les villes de la plaine disparaissaient sous le feu, le soufre et la colère de D.ieu. Elle s’est immédiatement transformé en statue de sel, la description graphique de la Torah d’une femme tellement choquée et chagrinée qu’elle en devient incapable d’aller de l’avant.

C’est le contexte de ces deux histoires qui nous permet de comprendre Abraham après la mort de Sarah. Ce contexte pose le prérequis : d’abord construire un avenir, et ensuite la possibilité de s’endeuiller du passé. Si on change l’ordre, on reste prisonnier du passé, incapable d’aller de l’avant et en passe de devenir comme la femme de Lot.

Il y a quelque chose dans cette vérité profonde qui a orienté le travail de l’un des survivants de l’Holocauste les plus remarquables, le psychothérapeute Viktor Frankl. Frankl a survécu à Auschwitz, et a dédié sa vie à donner aux prisonniers la volonté de vivre. Il raconte l’histoire dans plusieurs livres, le plus connu étant Découvrir un sens à sa vie[2]. Il s’y est pris en trouvant à chacun une tâche qui leur parle, quelque chose qu’ils n’avaient pas encore fait, mais que eux seuls pouvaient faire. En effet, il leur a donné un avenir. Cela leur a permis de survivre au présent et d’éloigner leurs esprits du passé.

Frankl vivait ses enseignements. Après la libération d’Auschwitz, il a fondé une école de psychothérapie appelée la logothérapie, basée sur la quête de sens par l’homme. Ce fut presque une inversion du travail de Freud. La psychanalyse freudienne avait encouragé les gens à réfléchir à leur passé. Frankl enseignait aux gens à construire un avenir, ou plus précisément à entendre l’avenir les appeler. À l’instar d’Abraham, Frankl a vécu une longue et bonne vie, en ayant acquis une réputation internationale et mourut à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

Abraham entendit l’avenir l’appeler. Sarah était morte. Isaac n’était pas marié. Abraham n’avait ni terre ni petits-enfants. Il n’a pas pleuré, de colère ou d’angoisse, à D.ieu. Il a plutôt entendu la voix douce et tranquille, disant : les prochaines étapes dépendent de toi. Tu dois créer un avenir que je remplirai avec Mon esprit. C’est comme cela qu’Abraham a survécu au choc et au chagrin. À D.ieu ne plaise, nous ne devrions jamais vivre cela, mais si c’est le cas, c’est comme cela que l’on survit.

D.ieu s’invite dans nos vies comme un appel de l’avenir. C’est comme si on l’entendait nous appeler depuis le lointain horizon temporel, nous appelant à s’embarquer dans un périple en accomplissant une tâche pour laquelle nous avons été créés, même si l’on ne peut comprendre cela entièrement.  C’est le sens du mot vocation, qui signifie littéralement “un appel”, une mission, une tâche à laquelle nous sommes assignés.

Nous ne sommes pas là par hasard. Nous sommes là car D.ieu veut que nous le soyons, et parce qu’il y a une mission que nous devons accomplir. Découvrir cette mission n’est pas facile, cela prend souvent plusieurs années et des mauvais départs. Mais il y a une tâche que D.ieu demande d’accomplir à chacun d’entre nous : un avenir pas encore construit qui attend que nous le prenions en charge. C’est l’orientation vers l’avenir qui définit le judaïsme en tant que religion, tel que je l’explique dans le dernier chapitre de mon livre Future Tense[3].

Ainsi, la plupart des sentiments de colère, de haine et de ressentiment de ce monde sont créés par les gens qui ont une obsession du passé et qui, comme la femme de Lot, sont incapables d’aller de l’avant. Il n’y a jamais de bonne fin à ce genre d’histoire, seulement plus de larmes et de tragédies. La façon de faire d’Abraham est différente dans ‘Hayé Sarah. D’abord construire l’avenir, et seulement ensuite pouvoir s’endeuiller du passé. 


[1] Niall Fergusson, Kissinger: 1923–1968:The Idealist(London: Penguin Books, 2015).

[2] Viktor E. Frankl, Man’s Search for Meaning: An Introduction to Logotherapy, translated by Ilse Lasch (Boston: Beacon Press, 1992).

[3] Jonathan Sacks, Future Tense: Jews, Judaism, and Israel in the Twenty-first Century(New York: Schocken Books, 2012).


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Questions à poser à la table de Chabbath

1. Comment est-ce que construire l’avenir peut vous aider à surmonter votre chagrin d’un événement passé ? 
2. Pouvez-vous réfléchir à des exemples de juifs qui ont suivi le chemin d’Abraham, et qui ont construit pour l’avenir malgré les traumatismes du passé ?
3. Quel est votre tafkid (mission) spécifique d’après vous ? Dans son appel de l’avenir, qu’est-ce que D.ieu vous demande de faire ?

Ces questions sont issues de l’édition famililale du Covenant & Conversation de Rabbi Sacks. Pour une étude interactive et multigénérationnelle, voir l’édition complète ici: RabbiSacks.org/covenant-conversation-family-edition/chayei-sarah/un-appel-de-lavenir/

With thanks to the Schimmel Family for their generous sponsorship of Covenant & Conversation, dedicated in loving memory of Harry (Chaim) Schimmel.

“I have loved the Torah of R’ Chaim Schimmel ever since I first encountered it. It strives to be not just about truth on the surface but also its connection to a deeper truth beneath. Together with Anna, his remarkable wife of 60 years, they built a life dedicated to love of family, community, and Torah. An extraordinary couple who have moved me beyond measure by the example of their lives.” — Rabbi Sacks